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Accueil du site / Force Ouvrière / Confédération / TROUBLES MUSCLO SQUELETTIQUES : UN FLÉAU CONTEMPORAIN

Première cause de maladies professionnelles, les troubles musculo-squelettiques (ou TMS) touchent tous les secteurs d’activité, ou presque. Principalement en cause : l’intensification du travail.

Entre 10% et 20% des salariés seraient atteints d’au moins un trouble musculo-squelettique (ou TMS*). Et ces proportions ne cessent de croître. Que recouvrent les TMS exactement ? On recense diverses pathologies affectant les muscles, les tendons et les nerfs qui permettent le mouvement des poignets, des épaules, des coudes, des genoux et du dos. On commence par avoir, de temps à autre, des courbatures à l’une ou plusieurs de ces parties du corps. Petit à petit ces douleurs s’intensifient puis deviennent même insupportables, rendant impossible la réalisation de gestes auparavant habituels, que ce soit au travail ou à la maison. Souvent même on perd ses forces et on devient maladroit. Lorsque les nerfs sont atteints, comme c’est le cas pour le syndrome du canal carpien qui affecte le poignet (voir encadré p.15), on peut aussi ressentir des picotements, des engourdissements, ou avoir des doigts qui refusent de se déplier. L’épaule reste le membre le plus souvent atteint : environ 60% de la totalité des TMS concernent cette articulation. De nombreux médecins relient d’ailleurs les progrès accomplis en chirurgie de l’épaule à la multiplication des affections à traiter. Muscles, tendons et nerfs sont des tissus dits « dégénératifs ». C’est-à-dire que, contrairement aux os, ils sont très difficiles, voire impossibles à réparer. Mais comment le travail peut-il causer de tels dégâts ?

Plusieurs facteurs sont à l’origine de ces pathologies. Tout d’abord, des facteurs biomécaniques : on répète un geste contraint, qui ne va pas de soi, avec une sur-sollicitation de l’articulation. Les gestes sont répétitifs, nécessitent des efforts excessifs, imposent des postures et des angles articulaires extrêmes, exposent au froid ou aux vibrations. À cela s’ajoutent des facteurs organisationnels : temps et délais très courts, changements continuels de production et/ou d’organisation, le tout avec une restriction des ressources. Autres défauts d’organisation : des temps de formation insuffisants, des coordinations d’équipes trop faibles, des conceptions de process de production qui n’intègrent pas les utilisateurs, des investissements matériels inadaptés aux gestuelles, un turn over important de la main-d’œuvre. Viennent enfin les facteurs psychosociaux, qui désignent la façon dont le travail est perçu par les salariés. Les personnes atteintes de TMS éprouvent de l’insatisfaction, elles subissent des tensions engendrées par la pression du temps, souffrent d’un manque de reconnaissance, de relations sociales dégradées et se sentent en insécurité vis-à-vis de leur emploi, craignant à tout moment de se retrouver sur le carreau. « C’est la combinaison de ces différents facteurs qui crée les TMS », précise Odile Riquet, médecin du travail, présidente de l’association Santé et médecine du travail. « On ne fait pas des TMS juste parce qu’on est stressé. Il faut que le corps soit engagé dans le travail. Mais la seule contrainte physique ne débouche pas nécessairement sur des TMS. »

Des salariés dépossédés de leurs métiers

« Les métiers pénibles physiquement ont toujours existé, ajoute Salomé Mandelcwajg, assistante confédérale au secteur Protection sociale de FO. Mais aujourd’hui il faut aller vite, de plus en plus vite, suivre la cadence d’une machine, être sur-stressé par le rythme. Cette charge mentale s’ajoute à la sollicitation du corps et débouche sur la pathologie. » L’intensification du travail, identifiée comme étant à l’origine de l’explosion des TMS, annule la marge de liberté des salariés, qui leur permettait d’organiser leurs efforts et de ménager leurs corps. « Ce qui a disparu, reprend Salomé Mandelcwajg, c’est l’autonomie des salariés, qui permettait d’adapter le travail réel en comptant aussi sur la solidarité entre collègues. » « Tant qu’il y avait des périodes de récupération, le corps pouvait tenir », ajoute Annie Deveaux, médecin du travail depuis trente-quatre ans, auteur de nombreux textes décryptant les TMS.

L’une des premières entre-prises dans lesquelles le docteur Deveaux a constaté un nombre croissant de TMS est une société qui fabrique des matelas et des sommiers. L’entreprise existe depuis la fin des années 1950, avec une remarquable stabilité du personnel. Les gens partaient souvent à la retraite à 65 ans sans aucun souci d’épaule. Qu’est-ce qui a changé entre- temps ? « Il n’y a plus de formation en poste, constate le docteur Deveaux. Or c’est là que les salariés transmettent l’économie du geste, qui est un vrai savoir-faire de métier. » L’intensification dans cette usine a aussi signifié l’abandon de l’attention portée à l’hygrométrie (c’est-à-dire le taux d’humidité ambiante) pour déterminer la taille du coutil, ce tissu qui enveloppe les matelas et qui est très difficile à étirer. « La fermeture du matelas est devenue plus compliquée, obligeant les salariés à forcer sur leurs mains et sur leurs bras. » Les salariés ont en plus arrêté de se déplacer. « Avant, ils se levaient pour aller récupérer leur matelas. Ils pouvaient alterner les petits et les gros matelas, varier les poids à porter et la difficulté de fermeture. Depuis que l’on a mis une chaîne en place, les fermeurs restent assis. » Et plus on avance dans la chaîne, moins on a le choix de la taille du matelas à fermer. Ce qui crée en plus des tensions entre salariés, certains remplissant leurs objectifs à moindres frais. Les régulations internes ne peuvent plus se faire. Il n’y a plus d’autonomie d’organisation de l’équipe. Résultat : pour tenir le rythme, et faire le boulot coûte que coûte, les salariés s’abîment. « Les personnes atteintes de TMS sont engagées dans leur travail, souligne le docteur Riquet. Elles y tiennent et ne veulent pas lâcher. Parce qu’elles craignent de tomber dans la précarité et/ou parce que leur travail leur donne un rôle, une place qu’elles ne veulent pas perdre. C’est d’ailleurs à cause de cet engagement qu’elles développent des TMS. »

Enquête réalisée par Nolwen Weiler

*Étude du réseau expérimental de surveillance épidémiologique des TMS dans les Pays-de-la-Loire (2006).




LA MÉDECINE DU TRAVAIL, UN SYSTÈME D’ALERTE EFFICACE

Le point de départ d’une reconnaissance en maladie professionnelle, c’est la prise de conscience. Or le lien entre maladie et profession n’est pas facile à établir. Cela implique une connaissance très fine de la situation de travail, doublée d’un avis médical. Il y a en plus un effet différé, qui rend parfois le lien difficile à faire. « Ce que je fais aujourd’hui, je le paierai dans trente ans. » Les personnes les plus à même de détecter l’origine professionnelle d’une pathologie sont les médecins du travail. Souvent ce sont eux qui donnent l’alerte. « Une femme travaillant dans le secteur de la confection souffrait de l’épaule gauche, illustre le docteur Riquet. Pour le rhumatologue qu’elle était allée consulter, ce ne pouvait être dû à son travail puisque sur les machines à coudre on sollicite plutôt, a priori, le bras droit. Mais en demandant à la femme de détailler sa façon de travailler, je me suis rendu compte qu’elle faisait avancer le tissu avec son épaule gauche.

Et ce, depuis des années avec un rythme de travail de plus en plus intense. » La médecine du travail est un instrument de détection unique. « Le problème, c’est que l’on est en train de démédicaliser ce service », regrette le secteur Protection sociale de FO. « C’est une vraie perte pour le risque TMS. » À cette démédicalisation s’ajoutent des cadences accélérées et un nombre de praticiens qui se réduit comme peau de chagrin. « Aujourd’hui, dans la plupart des entreprises, les médecins du travail voient les gens en urgence, relate le docteur Riquet. Nous n’avons plus le temps de faire un vrai travail de fond. Il faudrait que les gens puissent venir consulter dès qu’ils ont mal. Dans les sociétés qui ont des services autonomes, c’est assez facile. Pour ceux dont la médecine du travail est répartie sur plusieurs entreprises, c’est nettement plus compliqué. »